Partie 12
25/08/2010 21:05 par panther12
Je savais que j’aurais droit à une nouvelle scène sanglante et meurtrière. Les immondes créatures aux yeux de braise s’abattirent sur nous sans pitié. Ils n’avaient pas besoin de se précipiter, leurs grandes pattes démesurées leur permettaient de nous atteindre en très peu de temps. Leur bave fétide s’échappait à grands filets de leur bouche béante et entrouverte. Exhibant leurs canines, trop grosses pour leur permettre de la refermer complètement et leur donnant un air singulièrement primal.
Cette vue d’horreur me saisit droit au cœur. Je pensai une nouvelle fois que de telles créatures n’avaient pas sa place en notre monde. La peur me rongeait les entrailles. Je reculai de quelques pas, entrainant avec moi, le jeune Karkotus collé à moi.
Mon compagnon, fit le contraire et se retrouva en première ligne. Aussi répugnant fût-il, il semblait néanmoins enclin à la protection de sa troupe. Les babines retroussées, Tummuus éleva soudain la voix.
-« Nous ne cherchons pas la guerre, nous voulons seulement regagner notre territoire. »
Il tentait de parlementer avec ces créatures, j’en restais bouche bée. Et je fus encore plus surprise d’entendre une réponse du plus grand de ces choses.
-« Te…rrrrrr…territoirrrrr. Vous n’en n’a…vez pas ! Vous êteeeees nomaaadeee deeepuis la nuiiiiit des temps Piiiimeys ! »
Son roulement de « r » et la lenteur de ses paroles me fit grincher des dents. Je n’avais eu compte qu’ils pouvaient être dotés de la moindre intelligence et en mesure de parler.
-« Nous sommes le clan des Torahamma désormais, nous allons à nos terres ! Celles qui nous appartiennent depuis l’air de notre création par les dieux. »
La créature éclata alors d’un grand rire guttural qui me fit frissonner. Il fût bien vite imité de ses paires. Et j’étais loin d’être la seule à éprouver ce sentiment de peur grandissante. Les louves s’étaient recroquevillées encore plus et certains mâles semblaient de moins en moins sûrs de leurs moyens. Quant à mon petit protégé, il tremblait littéralement sur place, les oreilles et la queue rabattues.
-« Non ! » s’exclama alors l’immondice au travers l’hilarité de sa troupe.
Sur le coup, mon compagnon crasseux sembla se ratatiner.
-« To…rrrrr…ahammassss ont été détrrruiiiits, et parrr nulle autrrre que nous ! »
Soudain, Tummus tourna la tête d’un sens puis de l’autre, il semblait chercher quelque chose. Je fus saisie d’apprendre qu’il s’agissait de moi !
-« Non, la compagne du chef est toujours vivante et elle est maintenant ma compagne, donc je suis le nouveau chef du clan. »
Les yeux globuleux de la créature se tournèrent vers moi. Il fit un geste brusque et désarticulé que je pris pour un sursaut.
-« La femelle bl…anch…eeee ! » lâcha un des comparses de la bête.
-« Laissez-nous maintenant aller chez nous ! »
Mon compagnon n’était point courageux, il ne cherchait qu’à éviter la bagarre, ce qui augmenta ma répugnance à son égard. Une fois de plus, les Törkys s’esclaffèrent. Je sus alors que nous n’allions pas nous en sortir de cette façon. Leur chef, puisque c’est ce qu’il semblait être, s’avança un peu plus vers mon compagnon.
-« Si tu veux pa…ssser, tu devrrrrr…as en payer le prrrrix. »
Que pouvait-il nous demander, nous étions sans vivre.
-« Quel est donc ce prix ? » s’enquit Tummus.
-« La femelle de neigeee ! »
La panique s’empara de moi. Je renonçai à ma position de défense et reculai assez pour piétiner, sans le vouloir, Karkotus. Le petit ne lança pas même un cri de douleur, mais ses grands yeux ambres cherchaient les miens. Quel réconfort pouvais-je lui procurer.
-« Il n’en ait pas question, je l’ai ramasser, nourri alors, je ne vous la laisserai pas ! Et ta parole n’a aucun prix créature des démons. »
Ses paroles me surprirent encore plus que tout. Il refusait tout simplement le passeport vers la liberté.
-« Et je sais que tu vas te servir du fait qu’elle ne soit plus à moi pour nous dire que nous sommes sur ton territoire et nous attaquer par la suite. Me prends-tu pour un attarder ! La femelle au pelage de neige reste avec nous et chacun des membres de cette meute défendra sa vie au prix de la sienne s’il le faut ! »
-« Alorrrrs, je ne vous laisssss…errrr…ai pas passer. »
Comme s’il en avait donné l’ordre, les deux mâles, qui ne quittaient jamais mon chef, se placèrent devant moi : ils me protégeaient de leur propre vie, comme l’avait dit Tummus.
Nous allions bientôt être arrivés à destination, selon les dires de mon compagnon, lorsque je sentis quelque chose d’étrange. Cependant, je n’osai pas ralentir ni en faire par à Tummuus qui aurait pu prendre cet avertissement pour une tentative de retarder le groupe. Je continuai donc d’avancer le nez en l’air, les oreilles bien droites sur la tête, tentant d’analyser se qui s’insinuait dans mon nez. Ma mémoire olfactive ne fut pas longue à se souvenir ce qu’elle sentait. Les immondices que mon hideux de compagnon appelait Törkys. Plus le temps passait et plus j’étais bien certaine qu’il s’agissait d’eux. Ils approchaient rapidement, et bientôt, si mon odorat ne me trompait pas, ils nous rejoindraient et seraient sur nous telle une volée de vautours affamés.
Je me rapprochai alors de Tummuus en maintenant bien le rythme. Je ne pouvais pas lui cacher cette information plus longtemps, notre survie en dépendait.
-« Heum, Tummuus… »
-« Qu’y a-t-il encore ! »
Son ton froid me fit frissonner, mais je repris tout de même, me faisant pressante par le son de ma voix.
-« N’as-tu donc rien senti ? »
-« Senti quoi au juste ! »
Je ne pouvais pas comprendre qu’il n’en sache rien. Comment pouvait-il ignorer cette menace, s’il ne faisait rien nous serions bientôt mal.
-« Les Törkys !! » m’exclamais-je.
Mon compagnon s’arrêta alors une seconde. Peut-être mon ton avait été suffisamment convaincant puisqu’il sembla en alerte. Il somma à l’un de ses fidèles de venir à son côté. Il lui chuchota quelque chose que je ne pus saisir, mais qui semblait urgent. Le grand loup brun leva le nez au ciel, puis il acquiesça. Tummuus se tourna alors vers le reste de la troupe en état d’alerte la plus totale. Il comprenait enfin que je n’avais pas menti : le temps pressait.
-« Préparez-vous, ils arrivent ! »
La meute se tourna dans la même direction que celui-ci et, les poils redressés, ils attendirent. Je sus alors qu’ils n’essaieraient pas de fuir, mais de les prendre de front. Moi, je fis de même, mais au dernier moment, je changeai d’avis. Je me dirigeai vers l’avant de la meute et alla me poster devant le petit. Je n’avais pu protéger mon compagnon de ces horribles créatures, hé bien, il en serait autrement pour Karkotus. Je m’en faisais la promesse tandis que la puanteur de la mort augmentait progressivement.
Pour une fois, mon crasseux compagnon ne s’occupa pas de moi, il regardait droit devant dans le même état d’attente qui nous prenait tous.
Les deux femelles du groupe restaient cachées derrière ceux qui semblaient être leur compagnon, reposant entièrement sur leur protection. Presque couchées à terre, elles glapissaient comme de jeunes louveteaux. Elles m’écœuraient par leur manque de courage flagrant. Leur couardise me puait au nez presque autant que l’odeur putrides des bêtes qui nous avaient pris en chasse. Comment pouvaient-elles être aussi lâches.
-« Orja, ne traîne donc pas ! »
Pour une millième fois, on me sommait d’avancer. Ce que je fis, mais sans toutefois atteindre mon maximum. Ce que le chef ne savait pas de moi, c’est que j’avais des yeux tout le tour de la tête. Et en l’occurrence, j’avais remarqué la fatigue de notre jeune compagnon qui depuis déjà deux jours, semblait à bout de force. Comme il était au bas de notre hiérarchie, le pauvre n’avait jamais rien à se remplir l’estomac. Les autres prenaient un plaisir malsain à tout rafler avant son passage. Comment espéraient-ils le garder en bonne forme dans ce cas. Cela leur importait probablement très peu d’ailleurs.
Moi, en revanche, je m’en souciais fortement puisqu’il était la seule source de réconfort en ce lieu. Et c’était tout ce dont j’étais capable : ralentir la meute pour lui permettre de ne pas se retrouver seul loin derrière. Mon irascible compagnon n’était pourtant pas dupe et me sommait, au moins une fois tout les trente pas, d’augmenter la cadence. Il s’obstinait muettement contre mon attachement soudain pour le jeune, n’ayant pas pensé que le fait d’avoir quelqu’un d’agréable à mes côtés ne pouvait qu’adoucir mon caractère. Mais, ça aussi, ça lui passait bien loin par-dessus de la tête. Pourquoi se soucier de choses pareilles. Je n’étais que sa parure après tout.
Soudain, mon être se mit à bouillir de rage, je me trouvais tellement honteuse d’accepter ainsi un sort que trop indigne. Ce rôle si ingrat qu’il m’avait obligé à jouer. Oh, si mon défunt compagnon pouvait voir ce que je suis devenue, que dirait-il, m’aurait-il tout simplement reconnue ? Chaque jour me rendait plus vieille, plus fatiguée et abîmée. Chaque instant, je décrochais un peu plus de la vie. Il n’existait qu’un seule espoir et je me raccrochais à lui. Voilà pourquoi je tenais tant à ce que Karkotus puisse continuer à nous suivre.
-« Orja, es-tu sourde, je viens de te dire d’avancer plus vite. »
Je le rejoignis alors et lui demandai quand nous prendrions une nouvelle pause.
-« Pas avant que toi et le gamin finissiez par mourir de fatigue ! C’est ce que tu voulais entendre peut-être ! »
Je restai si stupéfaite de sa réponse que je stoppai net. La meute derrière moi s’arrêta à son tour en se demandant l’un et l’autre qu’est-ce qui se passait.
-« Reprenons ! » lança l’infâme.
Je n’eus alors d’autre choix que de continuer ma route aux côtés de celui qui visiblement lisait mieux en moi qu’un moine dans sa bible.
À un moment où je m’y en attendais le moins, mon compagnon approcha sa grande gueule de moi et me chuchota bien bas :
-« Ta vie ne m’importe pas plus que celle du louveteau. En te nommant ma louve, j’ai eu ce que je désirais : je suis l’héritier du titre de chef de tes terres. Compte-toi simplement chanceuse d’être toujours vivante. »
Comment devais-je réagir devant cette affirmation. Mon âme tout entier n’avait qu’une envie : lui sauter à la gorge et débarrasser de ce monde cette créature hideuse. De surcroit, il rajouta :
-« Si tu tiens à ta jolie fourrure ou plutôt à celle du gamin, je te conseil de te tenir au rang. Un accident entraînant la mort d’un membre d’une meute est si vite arrivé. Et les louveteaux sont si fragiles. »
Notre voyage fût long et pénible. La pluie du printemps se décida même de nous accompagner tout au long. Seul point positif, ma fourrure retrouvait peu à peu sa couleur normale bien que l’odeur en fut que plus écœurante. Certes, j’aurais bien pu me nettoyer moi-même, mais accepter de happer une goutte de ton sang, mon fidele ami, aurait été pour moi comme un crime. Non, je laissais la pluie diluvienne me délivrer de cette immonde couche. En même temps qu’elle, je perdais peu à peu mon envie de vivre, celle-là même qui m’avait poussée à partir de l’endroit où tu étais mort. Oh ! Mon fidèle, mon tendre ami, puisses-tu couler des jours paisibles dans ton paradis. Que ma souffrance n’eusse point été vaine.
Ma prière secrète fût alors interrompue par mon nouveau compagnon qui venait de décider que nous nous arrêtions pour quelques heures, le temps de reprendre des forces. Je ne cherchai même pas un endroit confortable pour récupérer. Je me couchai à même l’endroit où je m’étais arrêtée. Tummuus me dévisagea sans ménagement, mais je ne bronchai pas. S’il n’était pas content, il n’a qu’à m’indiquer exactement où je dois me reposer la prochaine fois. Je me contentai alors de tourner la tête vers l’autre côté. Ä mon grand désarroi, le chef ne dit pas mot et s’allongea tout près de moi. Peut-être craignait-il que je déserte, comme si j’en avais la force. Et il se gardait bien de me tenir toujours en régime bas pour cela. La tête sur mes pattes, le regard perdu dans le vide, j’aperçu le jeune Karkotus qui s’amusait à pourchasser des insectes. Si jeune et pourtant, si malheureux. Que pouvais-je y faire, je n’étais même pas en position de me défendre moi-même.
Encore une fois, Tummuus avait saisi l’objet de mon attention et lui lança d’une voix que je jugeai beaucoup trop vil pour si peu :
-« Hey le gamin, dépense tes énergies si tu le veux, mais le jour où tu tomberas de fatigue en voyage, nous ne te ramasserons pas une autre fois. Tu mourras seul comme ta mère ! »
Les autres loups s’esclaffèrent bruyamment. Ce fût alors à mon tour de dévisager le chef. Avec un sourire de vicieuse satisfaction, il se remit sur ses pattes et alla faire un tour. Je compris alors qu’il ne voulait, en aucun cas, que j’accorde de l’attention au petit.
Je n’eus cependant pas bien longtemps à m’apitoyer sur mon sort, puisque Tummuus, c’était son nom, avait décidé de se rendre sur le territoire de mon ancien clan pour y établir son propre campement. Me voici donc sur le chemin du retour me menant vers la terre de mes ancêtres. L’âme triste, le corps toujours aussi fatigué, je devais ressembler à une vieille louve rendue au crépuscule de sa vie. Je suivais mon compagnon la face bien basse, le moral complètement à terre.
Il s’en contre-fichait royalement. S’il m’avait nommée en tant que sa femelle, c’est qu’il ne souhaitait qu’accéder à mon rang. Les autres loups nous suivaient de très près. Le groupe rassemblait des individus de tous âges. Principalement des mâles. Il n’y avait que deux femelles, aussi crasseuses que les autres, et arrogantes par-dessus le marché. Elles semblaient se croire privilégiées de se trouver parmi cette meute plus qu’indésirable. Tummuus voyant que je leur lançais un regard de biais, il me dit d’une voix qu’il semblait s’efforcer à rendre plus douce, mais qui n’en était pas moins déplaisante à mes oreilles :
-« Peut-être voudrais-tu aller les rejoindre ? »
Je me demandais pourquoi j’avais droit à cette soudaine attention.
-« Et bien sache que ta place est à mes côtés. Tu n’es pas de leur rang, souviens-toi en ! »
Il me semblait bien aussi qu’il ne pouvait pas avoir de bonnes intentions derrière cette demande. Tout était question de me remettre à ma place. Quel tact !!! Je reportai mon attention sur la route devant nous, encore en colère. Je ne serais donc qu’une parure, jamais l’on ne m’aurait traité ainsi avant. Ça me paraissait si loin ce temps.
-« Ça va ? »
Je tournai vivement la tête vers la voix. Un minuscule loup, ou plutôt un louveteau me regardait intensément. Il était tout noir et paraissait presque propre aux côtés des autres membres. Je ralentis quelque peu la cadence sans alerter Tummuus.
-« Oui, on peut dire que ça va, merci » lui chuchotais-je à l’oreille.
Le petit me fit un grand sourire, ou du moins, comme pouvait le faire un loup. Je me risquai donc à lui demander son nom. Il baissa la tête lorsqu’un des meilleurs soldats de mon compagnon nous rejoignit.
-« Retourne à ton rang, vermine ! »
Je m’offusquai de le voir claquer des mâchoires tout près du mollet gauche du petit lorsqu’il retourna à la queue de la marche. Je lançai alors un regard furibond au chef qui se contenta de regarder la scène sans plus. Alors pour la première fois depuis ma capture, j’adressai la parole à mon compagnon forcé.
-« Qui est-il ce louveteau ? »
-« Peu importe. »
-« J’insiste ! »
Mon ton avait quelque chose de pressant bien que la situation ne s’y prêtait guère. Tummuus me dévisagea un instant sans arrêter pour autant. Et puis, il sembla penser que la question n’était pas si impertinente.
-« Si cela peut faire continuer ton silence, nous l’avons appelé Karkotus. Il est orphelin, si nous ne l’avions pas ramassé encore accroché aux mamelles de sa mère morte, il y serait rester lui aussi. Il fait parti de la racaille. »
Me voilà donc dans la tanière du chef du clan le plus mal famé de nos contrés. Ce même chef qui s’est proclamé mon compagnon et dont j’ignore encore et toujours le nom. Son visage cicatrisé de toutes parts ne me dit rien qui vaille. Qu’allait-il donc faire de moi ? Une vague idée sur le sujet m’effrayait au plus haut point. Son haleine de chien mort, ses poils hirsutes et ternes m’écœuraient. Tout de cet être malsain me rebutait, comment réussirais-je à passer le restant de mes jours à ses côtés. Jamais, du temps où j’étais avec les Torahammas l’on n’aurait accepté parmi nous un tel individu. Nous étions quelque peu fiers, il ne sert à rien de le cacher.
Mes pensés s’égarèrent alors vers ses terres qui m’avaient vu naitre en leur sein. Je ressentais presque la douce brise qui caressait si souvent ma joue, faisait valser à son gré ma fourrure éclatante sous un soleil lumineux.
L’arrivé soudaine de mon indésirable compagnon me sortit abruptement de mes rêveries. L’immense loup se planta droit devant moi avec un regard insondable. Mon cœur se mit alors à palpiter.
-« Ne crois pas que je ne sais pas qui tu es ! »
Il me lança cette simple phrase qui me fit l’effet d’une gifle. J’aurais espéré qu’il ne soit pas au courant de cette information.
-« Fille des Torahammas, compagne du chef qui fut tué par les Törkys. »
À nouveau, un sourire mauvais apparut sur ses lèvres devant mon mutisme que je n’avais toujours pas quitté.
-« Il n’y a plus de chef maintenant, ton clan n’existe que par toi. Tu en as très certainement conscience. »
Comme si je ne le savais pas, pourquoi tournait-il le fer dans la plaie. J’en avais assez bavé comme ça non ?
-« Maintenant, tu es à moi ! »
Quel ingrat, je n’étais pas une chose. Je ne pouvais donc lui appartenir, où avait-il donc apprit à parler.
-« Et de ce fait, sa voix reprenait un ton empreint de menaces, de satisfaction ainsi que de mépris, je deviens le seul et unique détenteur du titre du nouveau chef de ce disparate clan. »
Mon être entier s’insurgeait, il ne pouvait pas, cela ne pouvait être. Notre clan était l’un des plus anciens, des plus respectés. Comment pouvait-il salir cette réputation qui fût si longtemps la nôtre. J’étais tellement hors de moi que je faillis briser le silence derrière lequel je me terrais.
-« Content de voir que tu acceptes si bien la nouvelle. Rien de mieux qu’une femelle soumise » grogna-t-il de bonheur en ressortant de la tanière.
Je soupirai de désespoir : tout allait de mal en pis. Je posai ma tête sur mes pattes étendues devant moi, laissant aller quelques gémissement de douleur. Que pouvais-je faire contre lui, contre toute sa bande ? Quel sentiment est plus désagréable que celui de l’impuissance.
Message de l'auteure : Cette image représente parfaitement bien celle que j'ai de Tummuus, le chef de la meute. Un loup à la fourrure couleur indécise, à l'air un peu louche, mais tout de même fière allure et fort.
Je gardais la tête bien droite. Il n’était pas question que je démontre la moindre faiblesse. Mon apparence des plus dégoutantes était déjà assez humiliante face à mes paires. Je me gardais bien aussi de prononcer le moindre mot. Mon mutisme ne semblait point déplaire à mon hideux hôte. Lui non plus ne disait rien, il se contentait de mener sa troupe au pas de charge. Mes pattes déjà fatiguées, je devais faire un effort colossal pour suivre le rythme et ainsi échapper aux coups de mâchoire que l’on m’assenait en cas contraire. Parfois, le chef tournait la tête pendant un instant à mon endroit. Peut-être croyait-il que j’allais finir par le supplier de me libérer ou tout simplement de ralentir l’allure. Mais s’il pensait ainsi, c’était qu’il pensait mal. La fière louve que j’étais n’accepterais jamais la moins la soumission à un vaut rien.
Mais je n’étais pas en mesure de me défendre, et pour l’instant, en leur compagnie, si désagréable fut-elle, me procurait une certaine sécurité face à ce qui pouvait m’attendre seule dans une forêt inconnue.
-« Femelle de neige rouge, te voici maintenant à ton nouveau chez toi. »
Je n’avais pas remarqué que nous avions atteint une sorte de fosse, au beau milieu d’une rangé d’arbre qui leur servaient d’abris.
-« Peu importe le nom que l’on t’a donné, maintenant tu porteras le nom de… »
Il prit tout son temps avant de me dévoiler l’atrocité par laquelle je devrais dès lors répondre. L’expression qui s’affichait sur mon visage devait lui être amusant puisqu’il sourit.
-« Orja ! »
Quelle était la signification de ce mot en ancien langage, je n’en savais absolument rien, mais le fait que la plupart des loups présents s’étaient littéralement écroulés de rire à son entente, me laissait savoir que le chef m’avait nommée de façon dénigrante.
-« Et à partir d’aujourd’hui, peu importe qui t’adresse la parole, son ton se faisait soudainement menaçant, c’est le nom que tu porteras et auquel tu leur répondras. »
Il n’avait pas besoin de me demander si j’avais bien comprit. Sa manière de me parler disait tout. Je devais désormais oublier le « Lumi » qui m’avait toujours été. Le chef reprit de nouveau la parole et d’une voix assez forte pour que tous puisse bien l’entendre.
-« Cette louve, du nom de Orja, est désormais ma compagne. Et j’attends que chacun de vous la défende comme votre rang vous demande de la faire pour votre dominante. Qu’aucun d’entre vous lui touche, sinon il goûtera à ma vengeance. »
Je m’attendais à chaque instant que leur odeur de mort ne s’empare de moi, que leur sourire cruel m’apparaisse. Ma pauvre carcasse frissonnait non pas de froid, mais d’une peur effroyable. Je n’arrivais plus à respirer malgré le rythme affairant de mon cœur. Je grognais, sans doute cela ne m’aiderait pas en quoi que ce soit, mais ça me redonnait un peu de courage. Leur silhouette se changea alors en image très floue, mais assez distincte tout de même pour que je puisse retrousser les oreilles et abandonner ma position de combat.
Enfin, un signe d’espoir parmi ce monde désertique et mauvais. Leur corps allongé, semblable en tout point avec le mien, s’élançait vers moi avec toute la grâce de notre espèce. Ils étaient une dizaine peut-être même un peu plus, je n’aurais pu être plus précise : mon excitation me faisait complètement perdre la tête. J’étais peut-être sauvée. Mon chemin solitaire, qui s’annonçait sans fin, se terminerait-il prématurément ? Que de joie élevant mon âme meurtrie !
Mais elle fût de bien courte durée. Le clan de loup, qui était maintenant plus qu’à une vingtaine de mètres de l’endroit où je me trouvais, n’était nulle autre que le clan Pimeys, cette même troupe qui avait fait des ravages parmi la nôtre deux étés auparavant. Comme si je n’avais pas assez souffert, je me retrouvais nez à nez, et sous les sourires vicieux de nos ennemis de toujours. Le chef, un immense loup aux couleurs plutôt bâtardes et à la fourrure parsemée de cicatrices de toutes tailles, me regardait avec avidité. Sa bouche entrouverte laissait presque échapper un filet de bave d’envie. Mon corps se remit alors en alerte, que ce soit eux ou les immondices qui avaient assassiné mon compagnon, il n’y avait pas de grande différence. Je risquais de finir en charpie dans un cas comme dans l’autre.
-« Que fais une si jolie femelle toute seule dans ce merdier de coin de la forêt ? »
Si jolie !!! J’étais encore couverte d’une bonne couche de sang bien collant. Par prudence, j’omis de répondre. Le silence est souvent reconnu pour ses bonnes vertus.
-« Chers frères, nous n’allons quand même la laissée comme ça. Si seule, si faible au beau milieu de bêtes sauvages qui n’attendent qu’à lui mettre la patte dessus. »
Parmi la petite troupe qui s’était rassemblée autour de moi, j’entendais s’esclaffer grassement quelques membres.
-« Emmenez-la ! »
Deux bêtes, et c’était le cas de le dire, se fichèrent de chaque côté de moi et m’incitèrent brusquement à suivre le chef qui repartait en chemin inverse.
Mon cœur battait la chamade. C’était à se demander s’il n’allait pas me sortir par la bouche. Leur odeur semblait partout : parfois je me demandais s’ils ne me suivaient pas à la trace, ou peut-être je devenais simplement paranoïaque. L’effet d’avoir été attaquée une première fois par ces immondices et en être sortie vivante par on ne sait quel miracle, n’excluait pas la probabilité qu’ils réitèrent leurs méfaits. Mon corps entier était en alerte, mes oreilles ne cessaient de bouger, et ce indépendamment de ma volonté. À chaque petit craquement, mes pattes se mettaient à courir malgré leur état de faiblesse, dans une direction que je ne connaissais guère. De plus, mon ventre criait famine, comme si j’avais besoin de cela à ce moment de crainte. Et ce foutu oiseau de nuit qui n’en finissait plus avec son hululement des plus agaçants. Si je continuais à ce rythme, j’allais devenir tout simplement folle. Cette forêt démente semblait contre moi. Eh ben voilà, j’étais réellement atteinte de folie. Comment une forêt pouvait-elle avoir la possibilité ou même la plus modeste intelligence pour jouer contre moi ?
Quel était donc ce bruit ! Je me retournai vivement. Il me semblait bien avoir entendu quelque chose qui n’allait pas de paire avec ce fond de nuit plutôt clémente. Comme un bruit de pas, un pas de course même. Ça y était, mon cœur battait plus vite qu’il ne l’avait jamais fait de sa courte existence. Le bruit s’était tu, mais j’avais l’étrange impression de ne pas être seule. Ma tête se tourna vivement vers ma droite ; un autre bruit qui n’aurait jamais dû être perçu dans la nuit feutrée dans laquelle je me trouvais. Il m’apparaissait clairement qu’on m’encerclait. Les poils de ma nuque se dressèrent d’eux-mêmes. M’avaient-ils laissée vivante dans le seul but de m’épuiser, me traquer pour mieux savourer leur victoire. Pour eux, était-ce une manière de ridiculiser la dernière représentante de mon peuple que j’étais, une fois de plus.
Aucun de doute, des bruits de pattes s’enfonçant dans la neige molle me parvenaient distinctement. Et ils se rapprochaient à grande vitesse. Mon pouls, déjà augmenté par la peur, doubla d’intensité. Je commençai à relever légèrement les babines sachant pertinemment que cela ne me serait d’aucune utilité, mais comment aller à l’encontre de mes instincts à un moment aussi critique. Mes plaies commençaient à peine à se soigner, ma tête venait de retrouver toute sa capacité, mais tout cela n’aurait servi à rien puisque mon heure allait sonner sous peu. Un autre individu, encore plus grand que les précédents, d’après la pesanteur de ses pattes sur la neige, embarqua dans la course. La queue entre les jambes, je ne cessais de tourner la tête dans tous les sens : ils arrivaient de partout !! Je vis alors, et avec horreur, leur silhouette se détacher dans le lointain. Comment espérer fuir ? Je n’arrivais plus à respirer. Mon coeur menaçait de lâcher à tout moment. Et puis, les ombres grossirent encore et encore. Mon dos se courba, mes poils se dressèrent, mes babines se retroussèrent complètement. C’était décidé : je vendrais chèrement ma peau.
La neige tombait à gros flocons sur ma fourrure déjà trempée. La chaleur précoce du printemps, suffisante pour la transformer en eau une fois posée à terre, ne l’était guère pourtant pour me réchauffer. Je reprenais quelques forces auprès du corps de mon défunt compagnon, entourée de ce qui restait de ma défunte meute. J’en aurais grandement de besoin, ma survie en dépendrait.
Seule, dans ce décor bien triste et amer, je me posais diverses questions, qui me semblait-il, ne pourraient trouver réponse qu’en la voix des dieux si inaccessibles. On m’avait épargnée ! J’avais reçu mon lot de coups et d’insultes, si on pouvait appeler ça de cette manière. Ces bestioles n’avaient pas un langage que j’aurais pu qualifier d’articulé. Mais j’avais saisi l’essentiel, ce dont j’aurais bien pu me passer. Pourquoi étais-je toujours en vie ? Là, était la vraie question. Je détachai enfin le regard de ce corps qui allait bientôt commencer à se décomposer à cette chaleur et servirait sûrement de repas aux charognards passants. Une petite flamme s’alluma alors en moi : j’avais tout de même réussi une chose, celle à laquelle je tenais le plus. Ces immondices n’avaient pas eu le loisir de le dévorer. Je puisai alors dans ce tout petit réconfort pour me relever. Il était temps que j’entreprenne le voyage qui déciderait de mon sort. Je croyais déjà les dieux avec moi, puisque l’on m’avait laissée en vie. Mais à quel prix ? Une louve solitaire n’était à l’abri de rien.